jeudi 29 juillet 2021
14 décembre 2020

Normandie: glyphosate, deux ans pour en sortir

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Ils sont 36 agriculteurs normands à s’être lancés dans l’aventure. Depuis l’automne 2019, ils expérimentent des méthodes de culture alternatives au glyphosate, avec le soutien de la Région Normandie. Pour aller toujours plus loin dans la réduction des produits phytosanitaires et anticiper une possible inter  diction de cet herbicide à l’échelle européenne en 2022.

« Depuis plusieurs années, on entend dire que le glyphosate va disparaître. Je voulais être accompagné pour apprendre à m’en passer progressivement. »

Denis Lamare, agriculteur à Valcanville (50)

Le contrat de transition glyphosate 2021

“Depuis le printemps 2020, on est à 0 glyphosate”, explique tout simplement Denis Lamare, agriculteur à Valcanville (50) avec son épouse. Soit 6 mois d’avance sur le contrat de transition glyphosate 2021 signé avec la Région Normandie !  Dès novembre 2019, fort de l’accompagnement d’un conseiller agricole de la Chambre d’agriculture, l’éleveur de vaches de race normande de 54 ans a mis en place de nouvelles méthodes de travail pour lutter contre les mauvaises herbes, la cible du glyphosate.

Travailler sans glyphosate

Mais quel est le gain pour l’agriculteur, tant il est simple d’utiliser le glyphosate ? “Avec le pulvérisateur, on fait plus de 20 hectares à la journée, avec la déchaumeuse c’est deux fois moins ! C’est beaucoup de travail, cela augmente les coûts dans l’immédiat. Mais on va peut-être s’y retrouver sur le long terme, améliorer la structure de nos sols.” Quoi qu’il en soit, c’est acté, le saut est fait : du côté du Val-de-Saire, sur le GAEC de Tronville, Denis et Françoise Lamare ne feront plus machine arrière.

Prendre de l’avance sur l’interdiction du glyphosate

Comme eux, 35 autres exploitations normandes ont répondu à l’appel à projets régional lancé le 23 mai 2019. Prenant acte de la position de la France qui avait poussé l’Europe à ne reconduire l’usage du glyphosate que pour 5 ans en 2017 – soit une fin programmée en 2022 (alors que la Commission européenne en préconisait 10) – et qui avait même annoncé en 2018 vouloir sortir du glyphosate sous 3 ans, la Région Normandie a proposé à ses agriculteurs de prendre de l’avance.

“C’est dans l’air du temps. Plutôt que de subir, il faut mieux rentrer dans le vif du sujet”, justifie Pascal Pelletier, 62 ans, éleveur à Montivilliers (76), non loin du Havre. “J’ai beau être en système conventionnel, on ne traite pas pour le plaisir. Depuis 10 ans, je suis dans une logique de réduction des doses d’herbicides et de fongicides”. Lui aussi a franchi le pas, conscient que son fils, qui prendra la suite, ira probablement encore plus loin que lui dans cette démarche environnementale.

L’aide de la Région Normandie

Après sélection de leur dossier, les candidats à la sortie du glyphosate avaient la garantie d’une aide de 80 € à l’hectare, plafonnée à 8000 €, et de l’accompagnement d’un conseiller agricole habilité par la Région Normandie, via le dispositif “Conseil agricole stratégique et économique (CASE) : Agrément prestataire de conseil”. Son rôle : identifier, expérimenter et déployer des alternatives à l’utilisation du glyphosate sur leurs exploitations.

Des réponses sur-mesure

« Mon intervention s’appuie sur des aspects techniques et des aspects économiques. Cette transition s’inscrit dans une intervention globale », tient à souligner Philippe Langlois, conseiller agricole indépendant, en charge du suivi de 12 des 38 agriculteurs normands volontaires.

« Au départ, les agriculteurs utilisaient le glyphosate contre les vivaces mais désormais ils l’utilisent avant tout pour atteindre une certaine efficacité économique, en recherchant du gain de temps et d’argent. »

Il faut 2 litres de glyphosate pour traiter les mauvaises herbes par hectare, à 3 € le litre de produit, l’opération est en effet peu coûteuse. Quand un exploitant travaille seul et qu’il a dû s’agrandir pour assurer la survie de son exploitation, la solution du glyphosate s’avère souvent la plus simple à mettre en œuvre. C’est particulièrement vrai pour les exploitations de grandes cultures céréalières. “En polyculture élevage, il est plus facile de se passer du glyphosate”, reconnaît Philippe Langlois. Pour les céréaliers, la transition nécessite un travail encore plus pointu.

“Depuis une dizaine d’années, on observe une évolution de pousse des ray-grass* qui deviennent de plus en plus résistants, sauf au glyphosate”. Quelle est la nouvelle parade à ce phénomène ? “Nous accompagnons l’agriculteur dans l’observation des champs et des mauvaises herbes pour mettre en place la réponse appropriée”.

« J’ai dû revoir tout mon planning de travail, mon organisation de chantier. »

Gaylord Couture, céréalier à Moyaux (14)

L’opération de déchaumage* est efficace sur les mauvaises herbes les plus petites (ray-grass stade cheveux), pas sur les plus grosses (ray-grass talés). “Dans ce dernier cas, il faut labourer à la charrue mais je pense que ce labour ne sera pas nécessaire chaque année, mais seulement tous les 4 ou 5 ans”, souligne le conseiller.

Chez Gaylord Couture (Moyaux, 14), qui cultive seul 145 hectares de terres en blé, orge, pois, avoine et lin, la sortie du glyphosate est une expérience encore plus exigeante que pour ses collègues. “Cette année, depuis fin septembre on a pas mal d’eau, les mauvaises herbes se sont bien développées et l’organisation des semis n’est plus du tout la même ; il a fallu tout relabourer.” Une décision pas forcément facile à prendre pour celui qui se définit comme “un grand fervent des semis sans labour”.

Adapter le modèle économique

« Il y aura toujours des agriculteurs, de quelle manière, sous quel mode ? Rendez-vous dans 20 ans. »

Gaylord Couture, céréalier à Moyaux (14)

C’est pour cette raison que les agriculteurs sont accompagnés. “La réflexion porte sur l’intégralité de l’exploitation : il s’agit de faire les bons choix dans tous les domaines”, appuie Philippe Langlois. La sortie du glyphosate se traduit en effet par du temps de travail supplémentaire qui pourrait amener, dans certains cas, à la consolidation ou la création d’un poste de salarié agricole. Mais une telle décision, ainsi que les charges supplémentaires qui l’accompagnent, nécessitent  de s’appuyer sur le développement d’une nouvelle stratégie et de nouveaux débouchés au sein de l’exploitation. Pour ne pas mettre en péril son équilibre économique.

Dans le pays d’Auge, Gaylord Couture a déjà bien avancé sur le sujet. Il travaille parallèlement à la création d’une graineterie sur la ferme qui sera tenue par un salarié qui pourra aussi labourer et assurer les désherbages et maintenir ainsi son nouveau cap : le 0 glyphosate.

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